Kumar T… Quand un ventilateur devient votre « ad eternam »… Mayo 29, 2009
Posted by amalvi in 1.trackback
Kumar T… Quand un ventilateur devient votre « ad eternam »…
Nous avons vécu un peu plus de trois années en Inde du Sud, en pays Tamoul et ce cas clinique appartient à cette époque récente (de 2005 à 2008) où j’ai été amené, à Pondichery ou à Kodaikanal, à faire des consultations auprès de gens humbles. Pour pouvoir mener à bien ces entretiens, il était absolument nécessaire d’avoir recours à un traducteur Tamoul/français pour les hommes et d’une traductrice pour les femmes. Ici, se sont deux Tamouls, Charles (le mari de notre fille) et Leena (notre cuisinière) qui ont eu la gentillesse de nous aider dans cette tâche… parfois littéralement surréaliste.
Kumar est un homme dont l’âge peut être compris entre les trente et les quarante ans. Comme souvent en Inde, dans la population pauvre, l’âge est difficile à déterminer sous la patine d’une vie dure ou dans le cas particulier de Kumar, mais ils sont beaucoup comme lui, alcoolisés dès la prime jeunesse. Cet homme est sympathique et sous son air toujours souriant, on surprend pourtant des regards d’une grande tristesse… Il conduit depuis une vingtaine d’années un rickshaw à pédale très coloré dont il prend soin comme de la prunelle de ses yeux, comme la vierge Marie peinte à l’arrière qui lui sert ici, étant chrétien, de porte bonheur et qu’il vénère par-dessus tout. Depuis des années déjà, il dort dehors, à la belle étoile avec toutes ses affaires enfournées dans des sacs plastique. Un chien, qui n’est pas le sien, le prend pour Maître et chaque nuit, contre une maigre pitance, devient le roi du carrefour et veille sur leurs rêves et leurs repos. Nous faisons l’entretien avec l’aide de son fils aîné, Vijay, âgé d’une quinzaine d’années (mais qui ici, en Inde, est déjà un homme…).
Kumar vient me voir pour souffrir d’un ensemble de symptômes et de crises de délirium tremens. Vijay me commente, très sombre…
« … vous savez mon père n’a pas toujours été comme il est aujourd’hui… il a beaucoup travaillé depuis très jeune et sa famille faisant parti des « Dalits* », c’est à dire des intouchables, des parias – était considérée comme des moins que rien… Et tous ceux qui étaient simplement, de caste supérieure par hérédité ou de peau plus claire … l’ont utilisé, tanné, exprimé, jusqu’à la dernière goutte de sueur…; sa vie extrêmement dure l’a amené peu à peu à boire, comme unique moyen de s’échapper un instant d’un quotidien trop incertain et pour des rêves qui l’étaient encore plus… (En Inde, l’alcoolisme, comme un peu partout y compris en Europe est « endémique »). Ma mère, elle, était une belle femme au caractère fragile et trop sensible pour être pauvre… et une voisine, authentique mégère, en profita pour la persécuter, jour après jour, comme si cela était son passe-temps favori… elle résista, le passa sous silence à mon père pour éviter les embrouilles, qui ici, peuvent rapidement prendre des proportions apocalyptiques par jalousie et envies, sans plus… ; Jusqu’au jour où elle ne vit son salut que dans le suicide, ce qu’elle fit en se pendant à l’énorme ventilateur de plafond… ce jour là, mon père rentra plus tard que prévu… une longue course épuisante, l’avait emmené en dehors de la city… ma mère ne m’avait pas fait participer à son ultime voyage, chose pourtant courante ici et bébé de quelques mois, j’étais couché sur ce qui nous servait de lit, dans un coin obscur du « pandel » (sorte de hutte de bambou et de palme de cocotier)… je vous laisse imaginer le reste… Mon père buvait avant cet évènement, mais après ce jour fatidique, tout s’aggrava… Souvent, le soir, la nuit, je partais avec un ami, qui cherchait lui aussi son père, à la recherche du mien dans la ville enfin apaisée et souvent je le retrouvais, guidé par ses amis rickshaw, nu sur la plage, chantant ou insultant selon le jour… avec patience, nous ramenions nos pères, sur notre dos ou sur nos vélos en évitant les rues obscures et eux, gueulant comme des enfants bruyants et désobéissants, nous étions toujours accompagnés par des chiens tocards, eux aussi abandonnés… »
Avec la précieuse aide de Charles, de Vijay et bien sur de Kumar, une série de symptômes sont peu à peu apparus. Pour ces trois êtres, mes questions de médecin occidental étaient parfois très obscures, car les Tamoul ont une conception particulière de la maladie et un rapport à leur corps bien différent du nôtre… ils ne disent pas je suis malade , parce qu’ils considèrent que leur corps leur a été prêté pour… loger leur âme, ce qui fait qu’ils sont spectateurs de ce qui arrive à leurs corps… et par extension, à eux-mêmes.
Diathèse héréditaire
Inconnue – Père alcoolique mort à moins de quarante ans, Kumar avait dix ans / Mère morte en couche.
Symptômes choisis (sur une vingtaine) chez ce patient vieilli avant l’âge et enfant unique… Six symptômes serviront pour choisir le remède qui couvrira le cas, les autres symptômes permettront d’en comprendre la « cohérence .
Ici, on peut dire que les symptômes sont récents (quelques années) mais il m’a été impossible de définir une étiologie claire, car Kumar buvait avant la mort de sa femme et si cette mort a clairement été un facteur aggravant, je sentais que des zones d’ombres ne me seraient jamais dévoilées… En Inde comme partout rien n’est simple ou évident et sous les couleurs chatoyantes et les parfums d’encens ou de jasmin, se cache un monde immensément complexe… à la hauteur d’une population et d’une géographie si diversifiées…
R = récent // DTLV = de toute la vie -
– Soif violente / désir de boissons acides
– Trouble par abandon, par absence de… (pour sa mère et le suicide de sa femme)
– Peur incontrôlable de l’eau (sans raison apparente)
– Langage indécent, ordurier, sexuel, quand il est en crise de délire
– Se met nu et montre ses organes génitaux à qui le veut
- Durant son sommeil, dort sur le dos les yeux grands ouverts / Il sursaute au moindre toucher et se met à avoir des cris étranges / sommeil agité de cauchemars
- Indifférent à ses souffrances, comme un manque de sensibilité ou d’indifférence à ce qui lui arrive
– Ne supporte pas le soleil car il lui provoque des céphalées (a la tête toujours couverte)
– Souffre régulièrement de delirium tremens avec hallucinations visuelles et auditives / délires loquaces
– Bégaiement, il bredouille
– Très bavard, loquace, aime parler
- Aggravé par le froid (il y a quelques années, il l’était par le chaud/humide)
– Ne supporte pas l’obscurité, qui aggrave, en général, tous ses symptômes, il se sent perdre les pédales, étouffer (dort la nuit avec une ampoule allumée), c’est de loin, le symptôme le plus marqué / désir pathologique de lumière / pourtant il est curieusement aggravé par tout ce qui brille ou par des surfaces trop lumineuses comme un mur blanc, cela lui déclenche des convulsions
- Désir de compagnie, s’aggrave quand il est seul, aime être en société
- Fureur par excès, décuple sa force comme un dément, il faut quatre personnes pour l’immobiliser.
Stratégie thérapeutique et traitement
Pas de doute ici, il s’agit bien de Stramonium, je n’en reviens pas, car en une vingtaine d’années de pratique de l’homéopathie, il ne m’était jamais arrivé de le discerner et encore moins, d’en rencontrer le « génie » d’une si belle manière. Bien sur, j’ai vérifié, plutôt deux fois qu’une l’ensemble du cas et j’ai bien été obligé de m’incliner devant ce nouveau venu, comme le dirait le Dr. Pierre Schmidt, si bien habillé, à la coupe impeccable .
Donc, c’est avec beaucoup d’illusion que je donne à Kumar, Arnica 200 CH durant quatre jours, puis vingt jours d’attente ou je me risque à lui donner, enfin, Stramonium 200 CH, M+, durant deux mois. Je lui achète de la Spiruline (d’Auroville) en poudre et lui demande d’en prendre deux cuillères à café par jour, une le matin et l’autre le midi, durant le repas. J’instaure, dès le début, sans trop d’illusion, un sevrage doux et progressif de l’alcool (en Inde, l’alcool que le pauvre peut s’offrir est un authentique tord boyaux ) – Quand au régime, de quel régime puis-je parler à Kumar, quand sa diète quotidienne (à 80%) durant toute sa vie, consiste à consommer un plat unique de riz blanc (de 3° qualité et fournit par des bons mensuels de l’Etat ) avec un peu de sauce très, très piquante (coupe faim ?), quelques thés très sucrés (quand ils ne sont pas mélangés à de la sciure de bois), de temps à autre, un fruit, un peu de poulet, du yaourt et parfois, souvent, il devra choisir entre le tabac, l’alcool, la nourriture ou changer un pneu mille fois réparé… il est aisé de connaître le choix qu’il fera dans la majorité des cas.
Un autre problème, la pollution, toutes les pollutions, celle des motos, des attos (taxi Scooter, deux temps), des bus, des voitures, des ordures, des Buffalos, des cacas (corneilles), des usines, de l’eau. La circulation motorisée est extraordinairement envahissante et quand Kumar pédale, avec un grand effort prolongé (des courses entre 4 et 8 Km), il absorbe à plein poumons, à plein pot, ces fumées empoisonnées (j’hésite un moment en pensant lui donner Pulsatilla ou Sulphur.acidum… comme remède intercurrent mais leurs symptômes sont absents).
Commentaire
Plusieurs fois, durant ces trois mois, j’ai croisé Kumar, parfois transportant ces touristes qui se croient partout à Tahiti (chemise et short aux grandes fleurs et chapeau de paille), parfois faisant la sieste dans son rickshaw dans des contorsions impossibles, d’autres fois fumant une beedies, le longi enroulé sur ces jambes étonnamment minces. Je l’ai vu quelques fois un peu éméché, nous avons bu un thé, il était très joyeux, très labile.
La 2° consultation, quatre mois plus tard
Vijay vient me voir avec son père qui va apparemment mieux et me commente…
« Je pourrais dire que mon père a une amélioration de ses symptômes de plus de 50%, surtout en ce qui concerne sa peur de l’obscurité et il a fait de gros effort pour réduire l’alcool et les crises sont devenues plus rares et moins fortes ».
Je lui donne SL tous les soirs et il continu la Spiruline.
3° consultation quatre mois plus tard (donc huit mois après le 1° entretien)
Cette fois-ci, pour la première fois c’est Kumar qui prend la parole…
« … monsieur O’nolan, je voulais vous dire merci, en premier lieu pour avoir bien voulu vous occupez de moi… ».
Je lui coupe gentiment la parole et lui demande comment il va aujourd’hui…
« … oh ! très bien, je me sens plus fort, de meilleur humeur et avec mon fils, nous avons des projets pour un petit job au marché des fleurs… je voudrai vous demander docteur, avant j’avais très froid et maintenant je ne suis plus frileux, mais je souffre plus de la chaleur humide, exactement de la même manière qu’il y a quelques années, est-ce normal ? ».
Un nouvel interrogatoire avec l’aide de mon acolyte Charles mis en évidence le remède homéopathique Natrum.sulphuricum.
Dans les mois qui suivirent tout rentra dans l’ordre, et il fallait voir Kumar et Vijay s’affairer au marché, sur des micros collines de fleurs odorantes aux superbes couleurs…
Dr Patrick’s O’Nolan
*- Ces Dalits ne font même pas partie des castes les plus basses, ils sont encore en dessous ; les castes (Varna) ont normalement été abolies par loi durant les luttes pour l’indépendance de l’Inde menées par le Mahatma Gandhi, mais dans la pratique, il n’en est rien. L’étymologie de la propre parole « Varna » se traduit littéralement par « couleur », car plus est claire la couleur de la peau, plus élevée est la caste et aujourd’hui, en 2008, on voit à la télévision indienne des publicités qui vantent des produits qui « blanchissent la peau » et tous les jeunes veulent suivre les pas d’un Michael Jackson pathétique… et le pauvre Kumar, lui était vraiment cacao .
tres intiresno, merci